Le confinement que nous venons de vivre est inédit, tant il nous a déstabilisé, dérouté. Nous n’en mesurons pas encore toutes les conséquences sur nos modèles tant politiques, économiques, sociétaux qu’éthiques, sociaux et existentiels. Un bouleversement des valeurs s’est opéré sous nos yeux ébahis, tandis qu’il semble toucher à son terme. Le déconfinement arrivant à grand pas, on ne peut manquer de s’interroger : qui allons-nous être dans le “monde d’après”, qu’allons-nous y faire, et comment ? Allons-nous replonger dans le business as usual, comme si de rien n’était, comme “dans le monde d’avant“ ?

“Start-up nation” ?

Souvenez-vous : il y a encore quelques semaines, il était impératif de faire la chasse aux coûts dans notre “start-up nation“, de la gérer comme une entreprise. Il fallait optimiser les flux, les processus, le rendement des services. Il fallait limiter les stocks, la diversité des fournisseurs, les frais de personnel. Il fallait sous-traiter au maximum ce qui semblait ne pas créer de valeur immédiate, comme la fabrication des masques et des médicaments ou le recrutement de personnel de soins. On avait fait le pari de la mondialisation contre celui de la proximité. On avait privilégié le global sur le local. On avait priorisé le matériel sur l’immatériel, le financier sur l’humain.

“En même temps”…

Tant que la paye tombait le 30 du mois et qu’Amazon livrait en 24 heures, nous avons fait semblant d’y croire ; de près ou de loin, entre fin de mois et fin du monde. Nous nous sommes enivrés de toujours plus de superflu, négligeant l’essentiel. Nous avions fait semblant de ne pas nous en rendre compte, pris dans la spirale du consumérisme facile. Nous nous étions rendus complices du système et laissés aliéner, entre accord et désaccord. Il faut dire qu’on nous avait fait croire qu’il était possible d’être néolibéral et socio-démocrate, en même temps. Comme s’il pouvait pleuvoir et ne pas pleuvoir. Comme si la croissance pouvait être infinie dans un monde fini. Nous avions oublié que nous étions des foules sentimentales, comme le dit la chanson, que nous avions soif d’idéal et que nous étions attirés par les étoiles, que des choses pas commerciales…. Bref, nous avons failli croire pour de bon qu’on pouvait vivre tout en passant à côté de sa vie, en même temps.

Pleuvoir et ne pas pleuvoir en même temps, pas possible

Pourtant, on sentait bien que quelque chose ne tournait pas rond dans ce leitmotiv présidentiel. On sait bien qu’il ne peut pas pleuvoir et ne pas pleuvoir en même temps. Alors qu’est-ce qui nous a laissé penser qu’on peut “concilier Ricoeur et le CAC 40“, comme le dit le psychanalyste Roland Jori ? Ce serait aussi absurde que de demander à un demandeur d’emploi de chercher un job et de travailler en même temps. A un travailleur à la limite du burn-out de chômer en même temps. A une business woman d’être en même temps mère de famille. A un père de famille de prendre son congé parental quand il assure en même temps l’intérim de son collègue en plus de son poste. De soigner les malades sans soignants. Nous sentions bien que ce “en même temps“ clochait, pourtant nous avons consenti à l’inconciliable.

Complètement schizos, limite morts-vivants!…

Tant que la machine tournait, toujours plus vite, on remettait à plus tard nos états d’âme. On se disait “je prendrai le temps de réfléchir à tout cela pendant mes vacances“. On fourrait les bouquins de Ricoeur dans nos bagages mais on emportait notre ordinateur à la plage, pour être au boulot en même temps qu’en vacances. Il fallait atteindre nos objectifs de réduction de coûts et en même temps d’augmentation de création de valeur, toujours de plus en plus vite.

Ça nous a rendu complètement schizos. Nous n’étions ni en vacances, ni au boulot. Ni actif, ni inactif. Ni mort, ni vivant, à peine mort-vivant. Comme dans nos loisirs tout au long de l’année : devant la série TV “The walking dead“ et en même temps sur les réseaux sociaux pour gérer sa “marque-employé“ à coup de likes via notre téléphone intelligent. Idem au boulot : en réunion de crise mais en même temps en train de répondre à des sms urgents. Pas vraiment dans le présent immédiat car en même temps dans le futur ou le passé proches, en train de rattraper le temps perdu ou de tâcher d’en gagner. Jamais tranquille pour penser à l’essentiel, toujours dans le superflu.

Quand la start-up nation vacille…

Et puis soudain, la start-up nation a vacillé, au risque de s’effondrer, attaquée par un ennemi minuscule. Notre président national, décontenancé, a fait consulter les experts par son premier ministre (dont la barbe est en même temps noire et blanche elle aussi, ça aurait dû nous alerter…). Ils n’ont cessé de se contredire et de se chamailler, comme au temps des Diafoirus de notre bon Molière. Nous qui confions nos vies à ces sachants, les voilà qui ne savaient plus s’entendre pour nous protéger. On les a entendu dire qu’il ne fallait pas mettre le nez dehors et en même temps sortir masqués. Qu’il fallait prendre de la chloroquine et en même temps ne surtout pas en prendre. Qu’il fallait continuer le confinement et en même temps se préparer à envoyer les enfants à l’école. Qu’il fallait débloquer des centaines de milliards et en même temps sauver l’économie. Bref, on a géré l’incertitude avec la seule certitude que quoi que l’on décide on allait se tromper. En même temps les politiques ont donné l’impression qu’il n’en était rien pour ne pas affoler les populations qui en même temps ont passé leur temps à gueuler sur leurs politiques auprès de qui ils attendaient une résolution toute cuite aux problèmes… Ah ces gaulois !

Télétravailleurs en congés forcés

Nous nous sommes retrouvés tous enfermés chez nous, livrés à nous même, en congés forcés et en même temps en train de télé-travailler. Ca nous a rappeler l’ordi à la plage sauf que les plages étaient fermées au public et que les gamins se chamaillaient derrière la porte pendant le call avec le patron, bonjour l’ambiance… Il a fallu s’improviser pêle-mêle professeur des écoles pour les devoirs, cuisinier pour la cantine domestique, prof de yoga, médiateur, psy ou garde chiourme pour les récrés, support technique en informatique pour télécharger les devoirs… Tout ça en même temps !

Du dialogue de soi avec soi-même

Mais subrepticement, ce confinement physique a permis une sorte de déconfinement métaphysique. Jour après jour, un dialogue intérieur de soi avec soi-même s’est instauré, en phase avec ce nouveau rythme de vie. Nous avons pris conscience que la Covid 19 avait fait sauter grand nombre de fausses certitudes que l’on tenait acquise, pour toujours. Ce qui paraissait impossible est soudain devenu possible, contrairement à ce que l’on nous avait toujours (inter)dit : le télétravail en temps complet, une nouvelle organisation du travail couplée à l’espace domestique, une vie de famille et de quartier où l’on se serre les coudes malgré la distanciation sociale, en tapant sur des casseroles le soir à 20h00 pétante.

Quand l’impossible devient soudain possible

Nous avons découvert qu’il est possible de vivre sa vie autrement qu’en courant derrière un métro, un client ou une marge brute d’exploitation. Et comme on ne perd plus de temps dans les transports, on a redécouvert les livres de Paul Ricoeur, les jeux de société en famille, les discussions avec nos ados, les goûters avec les plus petits, la grasse matinée en pleine semaine, les conf call en pyjama… On s’est remis à vivre au rythme de l’essentiel, non plus du superflu.

Certains redoutent le déconfinement tellement ils ont pris goût à ce nouvel art de vivre. Certes, les sorties et les liens sociaux leur manquent mais… ils en viennent à redouter la fin de ce CDD ; ils espèrent secrètement qu’il sera reconduit parce que la réflexion sur ce qui vaut la peine d’être vécu vient à peine de commencer…

Pierre-Eric SUTTER

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