« Le capitalisme devrait disparaître en 2060 ». C’est la récente prophétie du célèbre prospectiviste américain Jeremy Rifkin, interviewé par Le Monde ce 10 septembre 2014 à l’occasion de la sortie de son dernier opus “La nouvelle société du coût marginal zéro“. Ce n’est, selon lui, ni le communisme ni le socialisme qui le remplaceront mais les “communaux collaboratifs“. Cette troisième voie est une forme d’organisation sociale qui existe déjà, grâce à Internet. Elle se fonde sur l’intérêt partagé de communautés plutôt que sur la seule satisfaction des désirs individuels et fonctionne grâce aux réseaux sociaux, l’innovation et la mise en partage des biens : on n’achète plus une machine à laver pour chaque appartement mais pour l’immeuble, chacun réservant son temps de lavage via une application accessible depuis son smartphone. Fini le métro-boulot-dodo des Trente Glorieuses : On devient adepte du co-voiturage, de la commande de ses aliments via une AMAP, et même du co-working.

Selon Rifkin, les communaux collaboratifs vont se généraliser d’ici une cinquantaine d’années jusqu’à parvenir à supplanter les entreprises capitalistes. Comment ? En surfant sur la vague de la troisième révolution industrielle. Cette dernière serait apparue lors de l’émergence des nouvelles technologies de l’information et des communications (TIC), dès les années 1970. Elle est la convergence des TIC et des énergies renouvelables et permet progressivement de tourner la page de la seconde révolution industrielle, fondée sur l’industrie pétrolière, le moteur à combustion, les réseaux routiers et les médias radio-TV dont on mesure aujourd’hui les limites, à l’aune de son impact sur l’environnement.

Ce changement de paradigme est provoqué par le « coût marginal zéro » que permet les TIC et le fonctionnement collaboratif des communautés. Le coût marginal représente le coût de production additionnel d’un bien ou d’un service une fois les coûts fixes absorbés. Chaque entrepreneur cherche à améliorer la productivité de son entreprise et à réduire les coûts marginaux pour faire des économies d’échelle, de manière à mettre sur le marché des produits moins chers, pour attirer plus de consommateurs et gagner des parts de marché, et in fine pour satisfaire ses actionnaires. Or Internet permet de réduire ce coût marginal à presque zéro pour nombre de biens et de services, rendant ces biens et services virtuellement gratuits et abondants. C’est le cas de la musique et des films qui s’écoute et se regardent gratuitement – ou presque, n’en déplaisent aux maisons de disque et d’édition – idem pour la presse et les livres.

Mais les biens et services numériques ne sont pas les seuls concernés ; les objets physiques des industries traditionnelles commencent à être touchés par le phénomène, et même le secteur de l’énergie. Ce qui semblait de la science-fiction il y a encore quelques d’années est en train de de se réaliser : déjà aujourd’hui, des milliers de personnes produisent leur énergie pour un coût marginal proche de zéro ; en Allemagne, 27% de l’électricité est verte. Bientôt, des millions de “prosumers” (à la fois producteurs et consommateurs) vont proposer le surplus d’énergie qu’ils auront produit eux-mêmes dont ils n’ont pas besoin, sur une plateforme internet à travers tous les continents. Grâce à l’impression 3D et aux fab-labs – espaces publics de production collaboratifs proposant toute sorte de machines-outils pilotées par ordinateur – il ne coûtera presque rien de fabriquer soi-même de nombreux produits. Dans deux ou trois ans, prédit Rifkin, il y aura des fab-labs partout.

Quid des emplois et du travail si la prédiction de Rifkin se réalise ? N’est-il pas à craindre nombre de fermetures d’entreprise et de cortèges de licenciements ? Rappelons que dès 1995, Rifkin avait dénoncé la “jobless growth“, la croissance sans emploi, dans son best-seller “La fin du travail“. Constatant la fin du processus de disparition des agriculteurs puis des cols bleus aux dépens du secteur des services et de l’industrie, les supposées lois de déversement ne fonctionnent plus suffisamment pour remplacer les emplois détruits par de nouveaux emplois dans de nouveaux secteurs générés par le progrès technique. De plus, l’accélération des réorganisations qui raccourcissent la chaîne hiérarchique et remplacent les humains par des logiciels ou des robots fragilisent d’autant plus la middle class (stress et surtravail d’un côté, bas salaires et chômage de l’autre). Ce constat marque selon Rifkin la fin de l’ère industrielle fondée sur le travail de masse, au profit d’une transition vers le “troisième âge“ : celui de l’information partagée, d’une révolution scientifique et technique et d’une énergie décentralisée, comme nous l’avons vu.

Les communaux collaboratifs pourraient être la solution de cette croissance sans emploi et résoudre la crise que nous traversons. Mais dans combien de temps ? Car cette mutation ne va pas se réaliser du jour au lendemain. Elle nécessite un profond remaniement culturel à l’égard du travail et de l’archaïsme qu’est en train de devenir la notion d’emploi. Et là, semble-t-il, l’avenir est déjà en marche pour les jeunes générations, bien plus que pour leurs parents et les politiques. Deux tiers de la génération occidentale du Millenium (qui a eu 18 ans en l’an 2000) se dit favorable à l’économie du partage et mieux, la pratique déjà. Idem pour les pays d’Asie et du Pacifique, encore plus ouverts que les pays occidentaux sur le sujet. La révolution est mondiale, l’ampleur des conséquences de ces comportements individuels sur la société est vertigineuse. Les jeunes semblent de moins en moins attirés par l’idée de posséder les biens de consommation. Ainsi, le désir d’achat de voitures chez les 18-25 ans est en chute libre. Les constructeurs automobiles peuvent légitimement se faire des cheveux blancs et leurs salariés avec. Rifkin montre en effet dans son livre que pour chaque voiture partagée, quinze voitures sont éliminées de la chaîne de production. De fait si l’on optimise la gestion du partage des voitures dans une petite ville américaine typique, il est possible de garantir à chacun la même mobilité et fluidité tout en réduisant de 80% le nombre de véhicules sur la route !… On comprend mieux l’impact positif sur l’environnement…

Ce changement de mentalité montre à quel point le capital social est en train de devenir plus important que le capital économique : dans deux ou trois générations, le réseau de communautés dans lesquels seront insérés les individus constitueront leurs caractéristiques individuelles. Les jeunes générations sont déjà bien mieux habituées et préparées à l’économie du partage que leurs aînés, les yeux rivés sur leur passé et leur obsession de la possession matérielle. Loin du fantasme d’un prospectiviste en mal d’audience, c’est une mutation bien réelle de la société à laquelle Rifkin nous propose d’assister. Il suffit pour la voir de sortir de son quant à soi, hérité des Trente Glorieuses et d’aller visiter les sites où se jouent cette révolution : les fab-labs ou les espaces de co-working – pas seulement leur site web mais surtout leurs bâtiments qui vibrionnent comme des ruches – mais aussi dans nos demeures, en discutant avec la “génération Millenium“. Voici un exemple qui me touche directement. Mon fils aîné vient d’obtenir son diplôme de fin d’étude ; grâce aux réseaux sociaux, il vient de décrocher son premier job, une mission d’un mois pour une agence de pub ; il pourra travailler de chez lui comme bon lui semble. M’étonnant de la durée et de la nature de celle-ci, il me rétorque : “pour rien au monde je voudrais travailler avec un CDI dans une boite où un chef me dit ce que j’ai à faire“. J’ai pris un gros coup de vieux.

Pierre-Eric SUTTER
@sutterpe

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