L’ex-conseiller spécial du Pdt Mitterrand mais toujours conseiller d’état, qui distribue ses conseils comme des petits livres, vient de publier « Devenir soi« , son 66′ ouvrage. Cette fois-ci ses conseils s’adressent à toute la plèbe et non aux crânes d’œuf de l’économie, chanceux que nous sommes ! Jacques Attali, en bon énarque, polytechnicien et économiste qu’il est, ne manque pas d’agacer le français moyen quand il l’invite à philosopher pour, je cite, prendre le pouvoir sur notre vie. A défaut d’avoir pris lui-même le pouvoir sur l’économie et constatant l’incapacité des hommes politiques – qu’il a passé sa vie à conseiller – à infléchir la trajectoire ultralibérale du monde, il suggère aujourd’hui à chacun de prendre son destin en main, de ne plus rien attendre de l’Etat et de s’habituer à l’effondrement des solidarités familiales, sociales et amicales, rien moins que ça. Comment ne pas frémir à la lecture de tels propos qui semblent légitimer l’individualisme et justifier l’ultralibéralisme outrancier dans lequel nos sociétés sont en train de sombrer ? Désormais, ne faudrait-il plus compter sur autrui mais seulement sur soi ? A entendre cet homme jeter aux orties ses valeurs sociales alors qu’il fut au service du premier président socialiste de la 5° république, il y a de quoi faire se retourner Jean Jaurès dans sa tombe. On aurait préféré une autocritique humble de son bilan et de son incapacité à donner des conseils qui eussent fait fonctionner l’économie nationale ou favoriser un vivre ensemble de qualité. Que nenni : Jacques Attali continue à nous donner des conseils, mais cette fois-ci, hors de ses champs de compétences habituels puisqu’il décide de nous livrer un manuel de philosophie pratique. Peut-être que cette fois, les conseils seront bons ?

Mais trêve de plaisanterie cynique : comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas, nous serions de beaux imbéciles de ne pas tenter de tirer la substantifique moelle des propos du conseiller des princes. Après tout, philosopher n’est pas réservé qu’aux philosophes : la preuve, ce diplôme manque au palmarès de notre auteur, cela ne l’empêche pas de philosopher avec verve (laisserait-il à l’inverse parler d’économie les philosophes ? je n’en suis pas sûr mais ceci est une autre histoire…). Suivons donc les mots de l’ex-conseiller, nous qui n’avons pas autant de diplômes que lui, saisissons l’opportunité de nous mettre à philosopher, puisque son livre nous y invite. Même si Attali consacre les 4/5′ de son bouquin à faire le diagnostic au demeurant brillant – il faut reconnaître que l’homme est intelligent – mais déjà connu de la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons, il s’aventure à donner des conseils pratiques pour devenir soi. Certes, ce ne sont que quelques pages – deux dizaines sur près de 200 – mais elles ont le mérite de montrer l’urgence qu’il y a à philosopher pratiquement à notre époque où décidément, tout fout le camp et où le fait d’avoir fait l’ENA, polytechnique ou un doctorat d’économie ne permet plus de savoir où va le monde, encore moins de trouver des solutions au problème chronique de l’emploi.

Attali n’invente rien. Sans aller jusqu’à le soupçonner de plagiat, rappelons qu’il y a déjà 2500 ans les grecs faisaient de la philosophie un ethos, un mode de vie délibérément choisi, centré sur le souci de soi, pour lutter contre le pathos d’une existence subie, pleine des soucis du quotidien. Les grecs avaient déjà découvert que ce n’est pas par un surcroît de savoirs que l’on devient soi, aussi longue soit sa liste de diplôme. Mais revenons au propos d’Attali. A condition de le vouloir vraiment, de prendre le temps d’y réfléchir, il est possible, où que l’on soit, qui que l’on soit, de faire le métier dont on rêve, d’apprendre ce qu’on veut apprendre, […], de trouver et d’assumer qui on est vraiment. Et de refaire tous ces choix plusieurs fois au cours d’une vie, simultanément ou successivement. Je dois l’avouer, je ne peux que m’inscrire dans cette vision. Ce n’est pas celle d’Attali – quand bien même il a signé ce livre et va toucher des droits d’auteur pour cela – c’est celle intemporelle des sages ou grandes figures de l’humanité qu’Attali cite à tour de bras dans son livre (Gandhi, l’Abbé Pierre, Bill Gates…) qui l’ont mise en pratique et transmise à leurs congénères.

II est possible, où que l’on soit, qui que l’on soit, de faire le métier dont on rêve. Oui da. A la lecture de ces lignes, certains pourraient être outrés par mon allégeance aux propos du conseiller en chef. Arguant que c’est plus facile à dire qu’à faire, ils pourraient m’opposer nombre d’objections: la crise, le manque de moyens ou d’opportunités, la misère sociale. Ne crée pas son job qui veut ! Le français moyen n’ayant pas la stature d’un Abbé Pierre ou d’un Bill Gates, comment pourrait-il sans baguette magique, sortir un travail de son chapeau ? Certes, même si le concept « d’entrepreneur de soi » fait florès ces derniers temps pour se substituer au déjà trop ringard concept d’ »employabilité », il n’est pas donné à tout le monde de créer son emploi. Et pourtant. J’ai déjà écrit dans ce blog (juste avant la parution de l’opuscule attalien ouf !) combien « l’Internet 3.0 » (le big data, l’internet des objets, etc.) était en train de révolutionner le monde du travail et combien il suscitait de nouvelles formes et de nouveaux gisements d’emploi (cf.Résoudre la crise en mettant fin au capitalisme ?). Les jeunes générations – mais pas que, il y a aussi de jeunes vieux, des quinquas en disruption avec l’ancien monde du travail – sont en train de réinventer le travail, en silence, loin du brouhaha de ceux qui n’en finissent pas de se lamenter de la fin des Trente Glorieuses et des modes d’organisation à la papa des entreprises dites modernes.

À tous les Cassandre qui se lamentent de la fin de cet âge d’or, j’ai envie de dire qu’il faut qu’ils aillent voir le travail de demain qui est déjà en train d’éclore. Où? Dans les espaces de coworking, sur les réseaux internet, dans les fab labs… Il existe une multitude de projets de création d’emploi, réalisé par le travailleur lui-même, qui sont en train d’émerger. Ces artisans entrepreneurs ont compris qu’ils n’avaient rien à perdre à tourner le dos aux entreprises dont ils ne veulent plus des promesses trompeuses auxquels avaient cru leurs parents, désormais au chômage ou en burn-out : un CDI avec un PSE comme perspective, une injonction de créativité sans autonomie, une immixtion du pro dans le perso. Ils sont en train de changer le référentiel, le logiciel, et surtout les pratiques du monde du travail. Que font-ils? Ils osent. Ils osent se lancer dans de nouvelles activités pour lesquelles ils ne connaissent pas forcément grand-chose. Comment le font-ils ? N’en déplaise à M. Attali, c’est grâce aux autres qu’ils deviennent soi par leur travail. Oui, grâce aux communaux collaboratifs, i.e. ces communautés d’intérêt regroupées via internet dans un espace de coworking. Conjugaison du virtuel et du réel, ces espaces aident l’artisan entrepreneur à développer son projet, qui à son tour aide les autres dans une réciprocité mutuelle, offrant à tous de sortir de leur isolement. Et ça marche. De nouvelles activités, de nouveaux métiers, de nouvelles façons de faire émergent et certains de ces porteurs de projet arrivent petit à petit à en vivre, certains même en vivent très bien, bien mieux que s’ils étaient restés salariés ou chômeurs.

Faisons amende honorable vis-à-vis d’Attali. Il est effectivement fondamental de devenir soi, d’autant plus au travail et par son travail en créant son propre travail. Nul besoin d’être un puissant pour ce faire. Nul besoin d’attendre la réforme miracle qui tombera de la France d’en haut. Pleins de héros anonymes de la France d’en bas sont en train de prouver que c’est possible, ils contribuent peu à peu à transformer le monde du travail qui demeure incapable de se réformer par le haut. Merci M. Attali de nous conseiller cette fois-ci de le faire par le bas, il est fort à parier que vos conseils seront mieux suivis.

Pierre-Eric SUTTER
@sutterpe

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