Hasard funeste du calendrier ? Ce 17 février 2016, la proposition de loi visant à faire reconnaitre le burn-out comme maladie professionnelle s’est heurtée aux conclusions du groupe de travail sur le burn-out de l’Académie de médecine, rendues un jour plus tôt, ce 16 février. Le hasard faisant bien les choses, il est frappant de constater à quel point le pouvoir législatif et le “biopouvoir“ – pour reprendre la célèbre expression de Michel Foucault – sont aux antipodes l’un de l’autre.

D’un côté, 83 députés – avec Benoit Hamon comme chef de file –, signataires de la proposition de loi assortie d’une pétition, cherchent à faire inscrire le burn-out au tableau des maladies professionnelles. De l’autre, les médecins de la docte Académie – dont il est utile de rappeler qu’elle a pour mission de répondre au pouvoir exécutif sur toute question concernant la santé publique – estime que “le terme de burn-out ne peut être actuellement un diagnostic médical“. Si l’on ne voulait pas craindre de faire une mauvaise blague dans ce contexte de prise en compte de troubles psychiques, on oserait dire qu’on nage en pleine schizophrénie… L’Académie motive son avis sur le fait que malgré 40 ans de recherche, le burn-out n’est pas encore reconnu comme pathologie à part entière ; les experts ne parvenant pas à la cerner, il serait une variante d’autres maladies déjà répertoriées, comme par exemple la dépression.

Ces deux annonces résonnent comme une double voire une triple peine pour ceux qui souffrent d’un burn-out : déjà peu ou pas reconnus dans leur travail, leurs maux ne sont ainsi pas reconnus par l’Académie de médecine et pas encore par les parlementaires. Car rien n’est joué : les partenaires sociaux ayant refusé d’inscrire le syndrome d’épuisement professionnel au tableau des maladies professionnelles, nos 83 députés tentent par leur proposition de loi d’en faire accepter la prise en charge individuelle par les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles – et donc l’AT-MP plutôt que le régime général de la Sécu. Comment ? En cherchant à abaisser le taux minimum d’incapacité permanente partielle (IPP), actuellement à 25%. En effet, pour engager une procédure de reconnaissance individuelle du burn-out par ces comités, l’incapacité doit se situer au-delà de ce seuil.

Quand on sait que le taux est de 20% pour un salarié qui se fait couper le bras, il y a peu de chance qu’on assiste à un déferlement soudain de reconnaissance de burn-out au travail. De plus instruction ne signifie pas reconnaissance de facto. En 2014, sur les 395 dossiers instruits présentant une IPP de 25% et plus, seule la moitié a été reconnue comme pathologie psychique professionnelle. Comparés au 700 suicides annuels pour cause professionnelle, ces quelque 200 cas annuels de troubles psychiques toutes catégories confondues sont une goutte d’eau dans l’océan des pathologies professionnelles. En attendant, ceux qui souffrent de burn-out (et qui se font arrêter et traiter par leur médecin de ville – mais comment font ces derniers pour poser un diagnostic ad hoc ?) continueront à être pris en charge par le régime général de la Sécu et non par l’AT-MP, quand bien même leur syndrome d’épuisement professionnel aura été causé de façon avérée par leur employeur…

Le rapport de l’Académie de médecine n’arrange pas les affaires de Benoît Hamon. Dans notre beau pays, le biopouvoir médical a encore de beau jour devant lui. Il est surprenant et symptomatique de constater que dans ce rapport, alors que l’on évoque une pathologie psychique, ne soit pas cité une seul fois le terme de « psychologues » ; sont-ils considérés par les médecins de l’Académie comme personnels de santé ? Rien n’est moins sûr… Fort heureusement, le terme de « psychothérapie » apparaît comme possible traitement, mais qu’une seule fois. En revanche, la médication est, quant à elle, largement mise en avant. Les médecins étant les seuls en France à pouvoir prescrire des médicaments (les psychologues ne le peuvent pas), le paradigme de la pilule du bonheur a, semble-t-il, encore de beau jour devant lui. Pourtant l’OMS affirme depuis 1945 que la santé est un état de bien-être global physique, mental et social qui ne se limite pas à l’absence de maladie. Dit autrement, il ne suffit pas de traiter les maladies, il faut également susciter un état de bien-être. Or le bien-être au travail est la résultante subjective et psychique d’un état d’homéostasie mentale, cognitive et attitudinale liée au vécu professionnel – l’inverse du burn-out. C’est ce qui fait que face aux sollicitations d’une même situation, certains salariés d’une même équipe éprouvent du mal-être tandis que d’autres ressentent du bien-être. En bref, être bien ou mal au travail c’est – aussi et surtout – une question de sens.

« L’homme est un animal symbolique qui pour être a besoin de se représenter le monde » disait Ernst Cassirer. L’être humain passe son temps à interpréter son environnement et à attribuer du sens à ce qui lui arrive. Or pas une seule fois n’est évoqué dans le rapport de l’Académie de médecine le fait que le burn-out puisse être une maladie du sens. Occultant la dimension de sens de cette pathologie, l’Académie de médecine opère à un réductionnisme matérialiste physiologique, classique depuis Auguste Compte. « Sous le scalpel, je n’ai pas vu l’âme » disait ce dernier. La découverte de l’inconscient par Sigmund Freud a permis de faire évoluer un peu les choses mais le psychanalyste autrichien opéra lui aussi en son temps à un autre réductionnisme, psycho-physiologique cette fois-ci, en expliquant tous les phénomènes humains par les pulsions sexuelles. Les choses n’ont guère changé depuis, malgré l’émergence des sciences neurocognitives qui s’évertuent à réduire l’esprit humain au cerveau animal. Nos savants et médecins sont ainsi tellement formatés dans leurs catégories de pensée qu’ils ne peuvent pas envisager l’existence d’une troisième dimension, celle de la noèse, siège du sens, découverte et conceptualisée par le trop méconnu psychiatre-psychanalyste viennois Viktor Frankl.

Au-delà de ces enjeux de pouvoir et d’argent, il serait pertinent de reformuler la question que pose le burn-out quant à la relation qu’entretiennent nos contemporains avec le travail et par-delà, quant au sens ou aux non-sens que leur travail suscite, particulièrement quand certains vont jusqu’à s’épuiser ou hélas perdre leur vie à la gagner. Il ne faudrait pas que le burn-out soit dilué dans des maladies connexes, en l’absence d’un diagnostic différentiel idoine et pire, par méconnaissance des catégories de pensée permettant de l’appréhender dans toutes ses dimensions.

En attendant que nos médecins acquièrent les catégories de pensée ad hoc et en espérant que ne subsiste pas un vide psycho-juridico-moral insoutenable, gageons que nos 83 députés parviendront à faire sortir le burn-out de l’impasse de reconnaissance dans lequel il se trouve actuellement, en parvenant à faire abaisser le taux d’IPP : ni trop – pour qu’il soit à charge contre l’employeur ce qui serait oublier les causes psychologiques – ni trop peu – ce qui serait laisser en souffrance les salariés du fait de causes organisationnelles trop exigeantes. Pour ceux qui voudraient leur donner un coup de pouce et contribuer au débat, il est encore temps de signer la pétition : http://petition-burnout.fr/

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